Publié par : P-E | janvier 16, 2014

A Pierre Desproges, de la haine ordinaire

Mon très cher frère Pierre,

Si je me réunis aujourd’hui en ce lieu, froid et humide, pour t’écrire, mon très cher Pierre, c’est parce que depuis peu je te lis.

Non pas que je te lise quelque chose en particulier, mais je te lis, toi, l’homme que tu es, ou que tu fus, voire que tu fis. Alors, tu ne me connais pas, et puis ça tombe bien, moi non plus, tu me permettras, malgré tout, le tutoiement, c’est plus sympa, ça fait stylé, et puis, entre haineux ordinaires, tout est permis, non ? Ah bon.

Depuis peu que je te lis, je suis surpris de l’actualité. Toi, dont les chroniques retracent l’année 1986, tu as posé le doigt sur une chose très difficile à toucher. Éprouver ainsi la liberté d’expression demande un vrai effort.

D’une génération toute différente de la tienne, je me demande comment le public, les politiques, la France, que dis-je, le monde, a accueilli ton livre. Toi, dont la plume, certes, glisse sur le papier avec une certaine douceur, et qui pourtant exprime des propos d’une toute particulière dureté, comment cela se fait-il que tu n’aies pas été condamné, lapidé, insulté et j’en passe ?

Aujourd’hui ton nom est synonyme d’emmerdeur talentueux et d’artiste du verbe, respecté de tous, admiré de beaucoup, tu es dans le dictionnaire et les gens te citent pour paraître intelligent.

Depuis peu que je te lis, je ne peux m’empêcher d’acquiescer, ton talent est indéniable. Derrière cette fabuleuse capacité à maîtriser les mots, je reste malgré tout surpris, et un peu triste, il faut le dire, que ton livre ait été publié en l’état. Et si triste je me sens, c’est car j’ai compris en te lisant que nous avons aujourd’hui perdu quelque chose.

Tu sais, mon très cher frère Pierre, depuis peu que je te lis, je me dis que la liberté en France marche à reculons. Toi, qui a su cracher sur tous, sans exception, de manière si propre et exhaustive, si d’aventure tu ouvrais à nouveau la bouche ainsi, tu serais enfermé et forcé au silence. Il est aujourd’hui malvenu de plaisanter avec la haine et carrément défendu de plaisanter sur son prochain, tout aussi méprisable soit-il.

En te lisant, je me suis posé la folle question de savoir ce qui se passerait si quelqu’un répondait à tes Chroniques de la Haine ordinaire, sur le même format… Et très vite je me suis rendu compte, qu’en dehors d’internet il est simplement très improbable de rencontrer quoi que ce soit d’aussi hargneux, fusse-t-il écrit au sixième degré.

Tu sais Pierre, depuis peu que je te lis, je trouve cet état de fait bien désagréable. Tu sais, bien des gens ont essayé de t’imiter. Il n’y a pas si longtemps encore, un noir barbu amateur de boules de farines ramollies a essayé de s’essayer à la haine ordinaire. Et dans son sillon, c’est une haine non pas ordinaire, mais banale qui a coulé. Plus que banale, banalisée.

Et je comprends alors que ce sillon n’est possible que parce que tous ces gens, mon très cher Pierre, ne t’ont pas lu.

S’ils avaient lu ce qu’est la haine ordinaire, ils ne voudraient pas de cette haine banale.

Merci d’avoir éclairé ma lanterne, fusse-t-il avec 20 ans de retard.

pierre desproges tire la langue en pensant à ce que la haine devient

Pierre Desproges tire la langue en pensant à ce que la haine devient, un simple produit marketing

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