Publié par : P-E | juillet 27, 2014

Cent titres

Un trait de plus sur le mur. Des grains de sable tombent des encoches. Un petit tas de poussière sur le sol. Un trait de plus sur le mur. Celui-ci raye une rangée de cinq. Une cinquième rangée de cinq sur ce mur que je suis seul à voir. Il me suit, partout où je vais, il m’entoure sans jamais me percuter. A se demander en quoi il est bâti, car il semblerait que je sois le seul à le voir. Quand la fatigue me gagne, toujours, un messager caché là où je l’attends le moins m’envoie un signe. Il m’indique la voie. Oh, ce messager-là n’a rien à voir avec l’ange Gabriel. Point d’aile, ni d’auréole et encore moins de musique divine pour l’accompagner. Juste des incohérences en chaîne qui, confrontées à elles-mêmes, révèlent des chemins dont on ignorait l’existence.

Un trait de plus sur le mur et une semaine de plus s’achève depuis ma libération. Qui eut cru qu’on me libérât à destination d’une nouvelle prison ? Si elle n’est pas forcément pire que la précédente, au moins j’y connaissais mes geôliers. Syndrome de Stockholm refoulé ? A revenir sur ses pas, bien vite on remarche sur ses propres traces. Mais la chaussure a changé, tout comme le pied à l’intérieur. On se remémore les raisons de l’exil. De l’exil bien vite naît l’emprisonnement. Une absence trop longue n’est au final pas bien différente d’une disparition funeste. Seuls les souvenirs subsistent en opposition à une réalité dépareillée et passée. Car si c’est bien d’un retour dont il s’agit, je pensais l’exaspération assez grande pour me faire accepter sans broncher cette vieille contrée où j’ai vu le jour. C’était bien mal me connaître !

Au final, je me demande si ce peuple n’est pas plus rebutant que celui que je quitte à l’instant. Confiné dans son défaitisme pudibond, hautain à outrance, si certain du bienfondé de ses valeurs, mais surtout de ses pratiques, qu’il pratique en douce afin de ne pas froisser ces valeurs. Car demandez-lui de faire ce qu’il dit et de dire ce qu’il fait et bien vite devant vous s’étaleront monceaux de monstruosités sans nom. Ah ! Ils ont beau se détester cordialement, venez pointer leurs incohérences et c’est une horde encore mieux soudée qu’une première ligne néo-zélandaise qui vous tombe dessus. Car si le chacun pour sa gueule règne ici en maître, l’adage qui veut que les ennemis de mes ennemis soient mes ennemis prévaut ici. Alors, on pourra s’octroyer des faveurs, des titres, des privilèges. Rien n’a changé. Les siècles n’ont apporté, en tout et pour tout, que raffinement du subterfuge.

Un trait de plus sur le mur. Et je contemple les autres, invisibles. Tellement plus nombreux. Tellement plus indicibles.

Entaille 864 : Il fait très chaud et très humide. Je marche sur un chemin de terre et de gravier. Il fait si chaud. D’une horde d’insecte que je suppose proche émane un brouhaha assourdissant. Des grillons ? Des hannetons ? Aucune idée. Quelle puissance ! Quel bruit ! Un petit effluve iodé effleure mes narines. La mer ne doit pas être bien loin. Des bruits de pas, lents mais nombreux. Des enfants tout autour de moi. Certains loin devant, d’autres derrières. Une petite fille près de moi me tend une fleur. Je la prends. Ses petits yeux fatigués sondent les profondeurs de mon âme. Petit être au corps frêle me tira des larmes. Premier pas vers un être du sexe opposé depuis que son père fut emprisonné pour l’avoir violé pendant 2156 des 3680 jours que compte sa vie.

Entaille 1205 : Un bateau. Il fait chaud, très chaud. Qu’il est agréable de sentir le vent dans mes cheveux ! Je tends les bras vers le ciel comme si je portais moi-même le soleil à bout de bras. Sensation de bonheur étrange. Au-dessus de la cabine, je décide de descendre à l’arrière du bateau contempler la mer, admirer le drapeau qui flotte au vent, accroché là. Quelle beauté ! Et quelle odeur ! Je baisse les yeux et tout s’explique. Un énorme tuyau blanc délavé déverse avec énergie des litres et des litres d’huile dans l’océan. Je m’explique alors cette odeur graisseuse d’hydrocarbure qui me prit à la gorge, presque au point de me donner la nausée. Le temps que je cherche mon appareil photo pour avoir des preuves, le tuyau avait disparu. Il a été remplacé par deux gorilles qui me filèrent le train jusqu’à ce que je descende du bateau.

Un souffle de vent. Un courant d’air. Le petit tas de poussière sur le sol s’envole. Un à un les grains se dispersent et vont reprendre leur place dans le mur. Il n’y a plus que moi pour en voir les

cicatrices.

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